La prédiction est un art difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir”

Actualités 19 avril 2020

Première partie : un virus bien différent.

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE, Avril 2020

Source : http://www.happyneuron.fr/actualite-scientifique/la-prediction-est-un-art-difficile-surtout-lorsqu-elle-concerne-l-avenir?nl=myhn_nl1_2004

Mark Twain, Groucho Marx, Niels Bohr, Winston Churchill ou Pierre Dac : que de paternités illustres pour cette citation dont la justesse éternelle, avec la pandémie actuelle, teinte l’humour d’un noir funèbre. Depuis janvier, politiques, scientifiques et médecins se sont livrés à des analyses dont il faut avouer qu’elles se sont toutes révélées erronées. Pour les excuser partiellement, ayons l’honnêteté d’admettre qu’il est impossible d’anticiper des évènements sporadiques qui se produisent une fois par siècle.

Pour comprendre les erreurs de nos élites, il faut considérer deux points. Le premier, abordé ici, est celui de la sous-estimation des caractéristiques très particulières du coronavirus dont les conséquences cliniques ont été trop hâtivement qualifiées de banale virose. Le second point, que nous détaillerons dans un autre billet, est celui des biais cognitifs, c’est-à-dire des mécanismes de la pensée qui dévient de la pensée rationnelle et qui expliquent de nombreuses erreurs de décision.

« Une banale virose saisonnière »
Alors que notre pays se remet avec douleur du pire épisode pandémique de ces cent dernières années, je vais me livrer à l’exercice facile et cruel de vous remémorer quelques phrases (soyons charitable, sans citer leurs auteurs) qui resteront dans les annales :
20 janvier : « Les risques de propagation du virus dans la population sont très faibles. » et « Le risque d’importation de cas depuis Wuhan est modéré. Il est maintenant pratiquement nul. »
25 janvier « Aujourd’hui en France on ne doit pas avoir peur, en tout cas pas de ce nouveau coronavirus. »
31 janvier : « Eh bien moi, je crois qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter outre-mesure. »
27 février : « Le coronavirus n’est pas plus dangereux qu’une grippe de saison. »
28 février : « Mais, encore une fois rassurez-vous, ce n’est qu’une grosse grippe pour l’instant. »
2 mars : « Coronavirus n’égale pas mort »
3 mars : « En réalité il n’y aura plus vraiment de mesures de confinement, il n’y aura pas forcément d’écoles fermées, il n’y aura pas forcément de trains fermés. »
4 mars : « On ne va pas fermer toutes les écoles de France, comme quand il y a une épidémie de grippe on ne ferme pas toutes les écoles ! »
6 mars : « Si on prend des mesures qui sont très contraignantes, ce n’est pas tenable dans la durée. »
10 mars : « Bon, c’est un virus de plus. On le dit souvent, c’est une forme de grippe. »
13 mars : « Porter un masque en population générale, ça ne sert à rien. »

Il est toujours facile de jouer les docteurs a posteriori
Pas possible de faire pire que ces experts de la prédiction ! Bien sûr, la première explication aux erreurs de nos personnalités est celle du mensonge : « Ils savaient, ils nous ont menti », c’est peu vraisemblable, l’incapacité à envisager certaines conséquences sont plus du registre d’un manque d’appréciation cognitive que du mensonge.

« Ils ont transformé en donnée scientifique ce qui n’était qu’une incapacité à combler la pénurie » est une forme de mensonge par omission, cette explication est sans doute vraie pour l’utilité des masques en population générale. Enfin, même si les coronavirus sont des agents infectieux bien connus, rien ne permet d’inférer immédiatement de nos connaissances générales sur cette famille de virus, aux caractéristiques propres de la nouvelle souche SARS-CoV-2 et de là aux particularités de la maladie qui en résulte (la Covid-19). Il faut noter que la Covid-19 désigne la maladie (et non le virus) et s’emploie donc au féminin.

Une explication biologique aux erreurs : les caractéristiques du coronavirus 2019
La comparaison à une banale virose s’est rapidement infirmée, pourquoi ? L’erreur résulte du cumul de trois caractéristiques du coronavirus bien différentes de celles de la grippe saisonnière : une incubation longue de 2 à 14 jours (contre 1 à 2 jours pour la grippe saisonnière), une forte contagiosité de 2 à 5 personnes (contre 1,3 à 2 pour la grippe) et une faible mortalité. A l’heure actuelle, il est impossible de savoir aussi bien le taux de mortalité (le pourcentage de morts par rapport au nombre d’individus d’une population donnée dans une période donnée) que celui de létalité (le pourcentage de morts chez les personnes atteintes de la maladie : la létalité ne se rapporte pas à l’ensemble de la population saine, mais uniquement aux personnes atteintes par la maladie). La létalité actuellement connue du coronavirus est de 2 à 3% des patients contre 0,1 à 0,3% pour la grippe saisonnière, mais comme ce pourcentage est calculé sur le nombre de cas testés et pas sur l’ensemble des personnes réellement affectées – puisque de nombreux patients développent peu, voire pas, de symptômes (ce qu’on ne saura définitivement qu’avec les sérologies) – il est vraisemblable qu’au final, la létalité réelle soit proche de celle de la grippe saisonnière, alors que sa mortalité est déjà plus élevée.

En fait, le problème dramatique est que cette forte contagiosité associée à une incubation longue a facilité la contamination d’un nombre très important de personnes, et en l’absence de confinement, ce nombre aurait pu être gigantesque en très peu de temps. En rajoutant le fait que le temps passé en réanimation des patients graves est le double des viroses habituelles, on aboutit à un nombre colossal de patients en mesure de submerger nos capacités habituelles de soins déjà fragilisées par des années de gestion calamiteuse des ressources humaines et matérielles des hôpitaux et des cliniques. C’est ce qui explique pourquoi le coronavirus a été en définitive plus dangereux qu’une grippe de saison, car même une faible létalité peut se révéler catastrophique à l’échelle des grands nombres. Si une seule de ces trois particularités (incubation, contagiosité, létalité) avait varié, la Covid-19 serait restée à Wuhan ou en Chine. En effet une incubation courte aurait permis de repérer tout de suite la chaîne de transmission et d’isoler les patients, une contagiosité faible aurait réduit la diffusion dans la population, enfin, une mortalité élevée ou rapide aurait immédiatement circonscrit la maladie.

L’inconnu pousse à imaginer
Curieusement, ne rien dire est parfois la meilleure des prédictions, on attribuera souvent à un expert muet le bénéfice du doute et d’une grande sagesse. Ma seule prédiction sera de souligner le paradoxe de cette maladie, qu’on prie de ne pas attraper, mais qu’on serait ravi d’avoir eue. A côté des erreurs d’appréciation liées à l’impossibilité d’anticiper des caractéristiques aléatoires, existent certains biais cognitifs que nous aborderons dans un autre billet.

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